Les faits papillon

avril 5, 2010

«Le coeur du fou est dans sa bouche, mais la bouche du sage se trouve dans son coeur.» – Benjamin Franklin.

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J’ouvre la bouche, mon stylo écrit. Je dévoile ma dentition à un miroir, et puis j’observe. A la vérité, cette bouche c’est ma vie. Quand ma mère m’a mis au monde, je n’avais pour bouche que deux petites lèvres et une langue. Ma gencive, vierge. Elle ignorait ce qu’était la souillure.

Quelques semaines plus tard, la première dent voit le jour. Son apparition me surprend douloureusement. Elle vient percer ma gencive, la prive de cette virginité jusqu’ici acquise. Elle me fait mal, et me rend même malade. Mais au final je m’y fais. Autrefois amateur de lait, je goûte à de nouveaux plaisirs. Dans cette aventure, de nouvelles dents me suivent. J’aime les dents, plus elles sont nombreuses, et mieux j’y trouve mon compte. Dens non grata au départ, voici qu’elles animent mon quotidien. Je les accepte et finis même par les apprécier.

Un mètre et de nouvelles molaires plus tard, je me sens grand. J’ai confiance en mes dents et souris à tout bout de champ. Ma bouche semble solide, car forte d’une bonne dizaine de dents. Des molaires s’agrègent aux premières venues et font de moi un grand. Ma grandeur prend un coup véritable le jour de mes six ans: elles décident en ce jour de me révéler leur vrai visage.

Après ces années de confiance, ces milliers d’aliments croqués, telle cette vie croquée à pleines dents, elles révèlent leur véritable émail. Sous un vernis blanc, elles sont en fait faibles et lâches. Elles se réfugient dans le moindre prétexte pour se soustraire à ma dentition. La première prétextera une casse de bonbon pour disparaître. Les autres la suivront pour chaque friandise dégustée. Après des années, une confiance établie, voici qu’elles s’en vont comme elles sont venues: avec douleur et sans raison.

La colère laisse place à la patience. Désespéré, je décide d’affronter la vie et chacune de ses saveurs sans aucune dent. Et, au final, impossible d’approcher ce que je croquais autrefois. Je perds confiance, mais gagne en patience. Récompense: de nouvelles dents. Ma gencive n’étant plus vierge, elles se font une place sans douleur aucune. Comme pour m’annoncer qu’elles sont différentes, et pas lâches. Méfiant, je le reste. Je me pare de fils de fer pour les tenir en laisse. Elles réussissent l’épreuve avec succès, et je reconnais que celles-ci ne sont pas comme les autres: plus brillantes, plus résistantes, plus ancrées. A croire que les précédentes leur ont préparé le terrain.

Je retrouve confiance, arbore mon sourire sans fil de fer auprès de qui veut bien m’observer. C’est une renaissance. Mieux, c’est une Révolution. J’ai de quoi croquer tout ce qui se présente à moi, et suis à même de broyer ce qui me dérange. Quoi que je fasse, je sais qu’elles sont avec moi. Pour le meilleur et pour le pire. Mes dents gagnent en liberté: moins de laisse pour plus de leste. Marché conclu, je suis lesté à croire qu’elles sont les bonnes: celles qui m’accompagneront pour la vie.

Mais avec le temps, elles commencent à jaunir. Elles semblent me jouer des tours au contact de certaines friandises, et me dissuadent d’en prendre soin. Elles jaunissent, et je les observe jaunir. Leur faiblesse m’accuse, cependant que je leur retourne facheusement leurs griefs. L’une se rebelle, et devient carie. Indisposées à m’obéir, les autres suivent la marche. Dans cette affaire, elles et moi: deux responsables qui s’accusent mutuellement de coupables.

Au fond de cette bouche obscure, une seule dent brille de tout son éclat et refuse la rébellion. Elle attend. Elle attend car elle sait. Elle sait, à la différence de ses voisines, qu’elle aura un terme. Au fond de cette bouche, cette dent unique attend patiemment: elle observe la sagesse de celle qui la verra tomber.


Moussa.

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